avec du retard mais ça vaut le coup homélie de Mgr Jordy pour la fête de la divine miséricorde le 23 avril dernier

 

Frères et sœurs, chers amis,

Samedi dernier, dans cette église plongée dans la pénombre, est entré, lumineux, le Cierge Pascal, signe de la victoire du Christ ressuscité sur la mort et les ténèbres.

C’était là, au cœur de la liturgie de Pâques, le cœur de notre foi qui était rappelé, proclamé solennellement.

 En effet, comme l’écrira l’apôtre saint Paul, si le Christ n’est pas mort et ressuscité, notre foi est vaine. Oui, mais si Jésus est vraiment ressuscité, cela change tout.

C’est pourquoi, durant toute la semaine, à l’occasion de chaque messe du jour, les textes de l’Ecriture nous ont rappelé ce qui fait la force de cette annonce, la crédibilité de l’annonce de la Résurrection.

Cette annonce de la Résurrection est d’abord le fruit d’un témoignage. Comme l’a écrit l’un des grands théologiens du concile Vatican II, le Cardinal Henri De Lubac, la résurrection de Jésus n’est pas une fable, une légende. Elle est un fait, un événement dont des femmes et des hommes ont été les témoins et dont les vies ont été transformées, bouleversées par cet événement. Les témoins de la résurrection n’étaient pas des illuminés, mais des personnes qui, à partir de cet événement de la rencontre de Jésus ressuscité, ont vécu en pleine cohérence avec ce qu’elles annonçaient jusqu’à en payer le prix par le don de leur vie, comme bon nombre des apôtres.

Mais cette annonce de la Résurrection n’est pas seulement un témoignage. Elle trouve aussi sa force dans le fait qu’elle est en cohérence avec la première alliance, celle faite avec Abraham, les patriarches et les prophètes. Comme Jésus le montrera lui-même sur le chemin d’Emmaüs, la résurrection est l’accomplissement des promesses faites à Israël. C’est l’Esprit Saint qui éclaire la Parole pour nous faire comprendre comment elle s’accomplit par Jésus, avec lui et en lui. Si la foi en la Résurrection repose sur un témoignage, elle repose aussi sur une intelligence des Ecritures.

Enfin, l’annonce de la Résurrection, si elle repose sur des témoignages crédibles, sur une cohérence de la révélation, est surtout une expérience à vivre : chacun, comme l’apôtre Thomas, est appelé à accueillir Jésus ressuscité dans son existence, à goûter son passage aujourd’hui dans l’Eglise, dans les sacrements, dans la vie fraternelle, dans la Parole, dans la prière, au plus profond de son être pour être touché par lui et transformé par lui. C’est là, dans la rencontre personnelle de Jésus, dans le fond de notre cœur, que nous pouvons changer.

Oui, comme l’écrira l’apôtre saint Paul, si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine. Plus encore, si le Christ n’est pas ressuscité, nous sommes « les plus malheureux des hommes » car nous sommes privés de la grâce, de la vie de Dieu. Mais comme Jésus est ressuscité, cela change tout et il change tout.

En effet, l’évangile de ce dimanche nous le rappelle, le soir de sa résurrection Jésus va se manifester au Cénacle où se trouvent les disciples.

Jésus va se trouver là, au milieu d’eux. Il entre, précise l’Evangile, « toutes portes verrouillées », ce qui signifie bien sa condition de nouvelle créature qui n’est plus soumise aux lois de la nature comme nous le sommes. Sa présence de ressuscité produit surtout la paix, – « la paix soit avec vous » – la « shalom », c’est-à-dire non pas cette paix qui est l’absence de problèmes, mais cette paix qui signifie l’accomplissement, la plénitude de la personne, cette paix qui est le signe de sa victoire sur le mal et la mort.

Mais surtout, Jésus, après avoir salué les disciples rassemblés, va éclairer leur mission qui vient : il va souffler sur eux et leur communiquer l’Esprit Saint pour pardonner les péchés, pour remettre les péchés, pour libérer le cœur des hommes ; ils reçoivent autorité sur le mal.

Ce geste de Jésus, ce don de l’Esprit Saint pour la mission, afin de communiquer le pardon, la miséricorde, est en fait un geste qui doit se comprendre dans la lumière de la tradition d’Israël. En effet, après la fête de la Pâque juive, fête qui rappelle la libération du peuple d’Israël de l’esclavage d’Egypte, le grand prêtre entrait dans le Temple pour commencer la liturgie d’une autre fête (Chavouot, la « fête des tentes »). Avec une gerbe des prémices de la récolte, il faisait une grande bénédiction vers les quatre points cardinaux, puis vers le bas et vers le haut, pour signifier que Dieu, par son Esprit, bénissait le monde et le rendait fécond. Jésus, en soufflant sur les apôtres le jour qui suit la Pâque, en même temps que cette liturgie avait lieu dans le Temple, accomplit le rite du grand prêtre dans le Temple : il inaugure la fête de Chavouot, la fête de la fécondité ; mais Jésus ne fait pas que bénir avec une gerbe comme le faisait le grand prêtre dans le Temple : en soufflant sur les apôtres, il donne l’Esprit Saint dans le monde et, par lui, il communique bien plus qu’une bénédiction, il communique le pardon, la miséricorde que ces hommes auront désormais la mission de proclamer, d’annoncer et de mettre en œuvre, afin de faire ainsi goûter la miséricorde de Dieu. Ce geste de Jésus au soir de la Résurrection au Cénacle est un geste liturgique et un geste missionnaire.

En effet, si le Christ est ressuscité, par son geste du soir de la Résurrection, de ce souffle communiqué, Jésus nous fait entrer dans une vie nouvelle, dans le temps de la miséricorde.

Bien entendu, la miséricorde est déjà annoncée dans tout l’Ancien Testament. Elle est même évoquée comme l’attitude du cœur de Dieu qui a compassion de l’homme, d’un Dieu remué au plus intime de lui-même par la souffrance et la peine de l’homme.

Mais par Jésus, cette miséricorde de Dieu prend un visage et va devenir efficace dans le monde par le don de l’Esprit Saint qui est communiqué aux apôtres : sur le visage de Jésus peut se lire la tendresse du Père ; dans le regard de bonté de Jésus, c’est le regard du Père qui rejoint celui qui souffre ou qui est dans la peine et la misère. Et une fois Jésus retourné auprès de son Père, c’est à son Corps vivant, l’Eglise, de prendre le relais et d’être jusqu’à son retour le visage de la miséricorde au cœur du monde, l’instrument par lequel la miséricorde est communiquée aux hommes.

Ce visage de la miséricorde, il a parfois pu s’estomper à certains moments de l’histoire ; il a pu sembler flou ou incompréhensible quand les disciples de Jésus, quand notre Eglise, ont été parfois infidèles à sa parole. Mais depuis plus d’un siècle, par la figure de certains saints, par la figure de certains cœurs animés par l’Esprit, le Christ nous a redonné la plénitude de la lumière de la miséricorde. Avant tout certainement par la figure de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus qui redécouvrira la simplicité de l’Evangile par sa « petite voie » faite de confiance et d’abandon à l’Amour miséricordieux de Dieu. Et dans les années trente, alors que les ténèbres tombent sur l’Europe, c’est à une religieuse polonaise, sœur Faustine, que Jésus rappelle que son souffle répandu sur l’Eglise il y a deux mille ans est donné pour propager la tendresse du Père, la miséricorde du cœur de Dieu et guérir le cœur de l’homme.

C’est par elle que Jésus rappelle qu’il n’a qu’un seul désir, celui de s’unir à chacun d’entre nous dans l’amour. C’est par elle qu’il rappelle que le seul obstacle à l’union d’amour avec lui, c’est le péché ; mais que le péché ne peut rien face à la miséricorde de Dieu.

Le message de sœur Faustine est un appel à redécouvrir la tendresse, la bonté de Dieu pour nous, et son désir de nous pardonner, de nous guérir, de nous relever, de nous ouvrir l’espérance, quelles que soient nos offenses. Le message de sœur Faustine nous rappelle que le désir de pardon du cœur de Dieu est infini, inconditionnel, gratuit, et qu’il n’a qu’une seule limite : notre propre cœur, quand nous n’y croyons pas ou quand nous n’y croyons plus.

La question essentielle que nous avons à accueillir en ce 2ème dimanche de Pâques, dimanche de la Divine Miséricorde, et à laquelle chacun d’entre nous est invité à répondre dans l’intimité de son cœur est : est-ce que j’aime Jésus ? Est-ce que je suis amoureux de lui ? Est-ce que je l’ai vraiment rencontré, touché au plus intime de moi-même comme l’apôtre Paul ? La question est : ai-je compris le mystère de sa miséricorde, de la tendresse qu’il annonce, et suis-je capable de m’en émerveiller ? Ou suis-je toujours replié sur mes grognements, sur ma mauvaise humeur, sur mon cœur sclérosé ? Oui, suis-je capable d’aimer et de m’émerveiller devant l’annonce de la miséricorde de Dieu ?

C’est pour nous aider à comprendre cela que Jésus demandera expressément à sœur Faustine de transmettre à l’Eglise sa demande d’une fête de la Miséricorde que le saint pape Jean-Paul II établira en avril 2000.

Frères et sœurs, chers amis,

Oui, le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité. Le soir de Pâques, pour nous, pour chacun d’entre nous, il a soufflé sur les apôtres afin que son pardon, sa miséricorde, puisse nous rejoindre, nous guérir, nous renouveler, réchauffer nos cœurs, afin que nous poursuivions notre route, notre chemin de vie chrétienne, de sainteté.

Que ce souffle de l’Esprit, ce souffle venu de Jésus il y a deux mille ans, ce souffle qui accompagne l’Eglise depuis deux mille ans, rejoigne maintenant chacun de nous pour que nous goûtions cette Parole d’espérance, que nous goûtions dans notre cœur la tendresse de Dieu et, qu’ayant expérimenté cette miséricorde, nous en devenions toujours plus, en l’annonçant simplement, pleinement, les témoins.

Amen.

+ Vincent Jordy, Evêque de Saint-Claude