homélie donnée par notre évêque le 22 septembre à Juraparc

Frères et sœurs, chers amis,

Il y a des dimanches où les textes de la liturgie, de l’Ancien Testament mais aussi du Nouveau Testament, peuvent nous sembler complexes, subtils, riches de nombreuses nuances, mais il me semble aujourd’hui que les textes de la liturgie nous conduisent de manière assez claire et directe.

La lecture du livre d’Amos d’abord. Tirée de l’Ancien Testament et d’un prophète qui a vécu sept cents ans avant la venue de Jésus, elle nous parle d’un prophète envoyé par Dieu vers son peuple, parce que le peuple ne se comporte pas de manière cohérente avec sa foi et ce que Dieu lui a donné comme règles de conduite. Le Peuple d’Israël a reçu une Loi, des principes, et il n’en vit rien véritablement. Pire encore, il semble vivre de la Loi, il semble la respecter extérieurement, le shabbat par exemple, mais c’est pour mieux mettre son énergie au trafic et à la tromperie dès que le shabbat est fini. Vous l’avez entendu, le mot d’ordre pour Israël, c’est « diminuer les mesures, trafiquer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances », disent les hommes marqués par l’avidité du gain. Aucune ressemblance avec des circonstances actuelles, bien évidemment, dans ce texte…

Le drame des fils d’Israël, c’est qu’ils se sont éloignés de Dieu, de sa sagesse. Ils se comportent comme des tricheurs, ils pensent naïvement être gagnants. Ils pensent être forts, mais ils préparent leur propre malheur. Ce peuple corrompu, ce peuple de tricheurs, est en train de s’autodétruire. Son mauvais comportement, en effet, l’affaiblit progressivement et l’affaiblit tellement qu’il ne pourra d’ailleurs plus – et l’histoire le montrera – se défendre lorsque son territoire sera envahi. Oui, quand le cœur de l’homme est corrompu, quelle qu’en soit la torsion, petite ou grande, croyant être malin il fabrique sa propre destruction, il se détruit lui-même, ainsi que la société qui va avec. Car Dieu ne peut plus être avec lui, car Dieu ne peut plus lui faire confiance.

C’est aussi ce que nous rappelle avec force Jésus dans l’évangile de ce jour. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est aussi malhonnête dans une grande. En d’autres termes, si le cœur de l’homme est corrompu, il l’est totalement, et la confiance, souligne Jésus, n’est plus possible non plus.

Et quelle est la cause majeure de cette corruption ? La même qu’au temps du prophète Amos : le goût du toujours plus, la soif insatiable d’amasser, le désir de posséder et de dominer. Pour l’homme, souligne Jésus, le risque est donc d’avoir un maître, l’argent, et tout ce qu’il symbolise, et donc de devenir peu à peu dépendant, de vivre sous cette tyrannie du « toujours plus », de devenir esclave de l’argent et du pouvoir qu’il donne. C’est confondre l’argent comme un moyen utile, nécessaire dans la société, avec l’argent, le pouvoir, comme but d’une existence, pour exercer ce pouvoir. Ce pouvoir alors, quand il est sans limites, quand il semble illusoirement sans limites, fait entrer dans une sorte d’ébriété collective qui fait que l’homme se trompe lui-même. Pourtant, comme le dit le psaume 48, « aussi cher que tu puisses payer, toute vie doit finir, nul ne peut racheter son frère à la tombe ». Il y a des limites dans la vie.

La Parole de Dieu une fois de plus, peut-être un peu brutalement, nous ramène à la réalité et au bon sens. Nous sommes de passage sur cette terre, nous sommes pèlerins de passage. A nous d’être sages dans ce passage, et de se souvenir que le vrai but de l’existence, c’est peut-être notre compagnonnage avec Dieu, car lui seul peut nous ouvrir à l’infini, au sans-limites, à la plénitude de la vie. C’est son souhait, disait la seconde lecture que nous avons entendue, que tous les hommes soient sauvés, que tous les hommes connaissent la vérité, c’est-à-dire son Fils Jésus, lui qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie ».

L’évangile de ce dimanche nous pose donc, à tous et à toutes, une question essentielle, la vraie question de la vie : où est notre cœur ? Vers quoi tend notre cœur ? Par quoi est-il occupé ? Sommes-nous dans cette illusion du « toujours plus », d’une course à l’accumulation, dont nous savons d’ailleurs aujourd’hui que, non contente de corrompre notre cœur, elle corrompt notre écosystème tout entier et nous mène droit dans le mur, ou usons-nous des moyens, quels qu’ils soient, de manière juste, sobre, avec le bon sens qui nous fait comprendre aussi la volonté de Dieu ? Sa volonté, c’est que nous ne confondions jamais le but et les moyens. Sa volonté, c’est que nous vivions de lui ; sa volonté, c’est que nous nous fassions confiance les uns aux autres, c’est que nous entrions dans sa confiance de plus en plus pour être responsables de notre vie, de notre relation aux autres, de la société que nous bâtissons ensemble. Sa volonté, oui, je le répète, c’est que tous les hommes soient sauvés, c’est-à-dire qu’ils vivent tous de la joie du salut, qu’ils connaissent la vérité, qui est l’amitié vraie avec Jésus.

C’est là, c’est très exactement là que s’enracine ce que nous faisons ce matin à l’occasion de cette célébration de doyenné, parce cela éclaire notre mission commune de baptisés.

Nous n’avons pas reçu la Bonne Nouvelle, nous n’avons pas reçu le baptême, la vie de Dieu, en partage, pour la laisser se nécroser et mourir en nous, étouffée par d’autres intérêts. Nous ne l’avons pas non plus reçue pour la garder égoïstement, bien au chaud, dans une sorte de vie chrétienne « en pantoufles ». Le Seigneur nous a donné cette vie, ce message, pour vivre de Jésus, pour être « en sortie », comme le dit le pape François, pour annoncer Jésus à tous les hommes qui peuvent peut-être avoir le goût de l’entendre, de le connaître et de vivre de lui. C’est notre vocation de disciples, de disciples missionnaires, et cette vocation concerne tous les baptisés, chacune et chacun d’entre nous, quel que soit notre âge, quelle que soit notre situation de vie.

Il m’arrive souvent, lorsque je fais des visites pastorales, de passer un moment dans des maisons de retraite, dans des Ehpad. Combien de fois je vois des gens qui me disent : « Ah, Père, Monseigneur, moi je ne peux plus rien faire pour l’Eglise », et je leur dis toujours : « Tant que vous avez un cœur qui bat, vous avez un cœur qui peut aimer ; tant que vous avez un cœur qui peut aimer, vous êtes de la plus grande utilité à la vie de l’Eglise ». Car dans la vie de l’Eglise, , le savons bien, tout commence d’abord dans le cœur et dans la relation avec le Seigneur, par laquelle nous le rencontrons et par laquelle nous portons nos frères.

C’est bien pourquoi nous sommes réunis de manière particulière en ce dimanche ici, en ce lieu un peu inhabituel. Votre curé doyen a souhaité que l’ensemble de la communauté, que l’ensemble des baptisés de votre doyenné puissent se réunir pour célébrer. Il a souhaité que vous preniez ensemble encore plus conscience que vous êtes tous, là où vous êtes, dans vos familles, avec vos amis, dans vos quartiers, dans vos villages, dans vos lieux de travail et de loisirs, envoyés en mission pour témoigner de Jésus. Comme l’a rappelé le pape François au Maroc à Casablanca il y a de cela quatre mois, témoigner de l’Evangile, évangéliser, ce n’est pas du prosélytisme, mais c’est tout simplement vivre de la manière la plus juste, la plus droite, notre vie chrétienne, de manière à ce que notre vie interroge les autres, et que par capillarité, par amitié, si les gens le souhaitent, ils puissent nous interroger sur cette vie chrétienne et peut-être eux-mêmes y rentrer si leur liberté les y invite.

Pour cela, une chose est essentielle. Avoir un cœur qui ne soit pas un cœur occupé de manière trop générale par ce qui est secondaire, comme au temps d’Amos. Ne pas se tromper de culte en étant esclave du toujours plus, comme le disait Jésus. Il nous faut des cœurs libres, il nous faut des cœurs aimant Jésus, il nous faut des cœurs libres aimant Jésus, vivant de lui, se nourrissant de lui pour aimer toujours plus véritablement nos frères et servir dans tous les domaines de la vie.

Alors ne trafiquons pas la balance de notre cœur, vérifions les mesures, vérifions les poids, vérifions nos systèmes de pesée pour nous demander : où est mon cœur ? Qu’est-ce qui est essentiel en lui ? Qu’est-ce qui est premier en lui ? Afin que nous ne trichions pas avec Dieu, avec nous-mêmes, avec nos frères, mais que nous soyons généreux à servir.

Généreux à servir, certains d’entre vous le sont, bien évidemment ; certains, et je dirais même tous, d’une certaine manière. Mais certains, plus particulièrement en ce dimanche, montrent leur générosité en acceptant de partager la charge pastorale de votre curé avec la collaboration des frères prêtres et diacres. Je veux les saluer, je veux les remercier déjà tout particulièrement de leur générosité. Portons-les dans notre prière, afin qu’avec votre curé doyen ils puissent vivre véritablement de la confiance de Dieu, grandir dans la confiance avec vous. C’est de cette confiance en Dieu que nous vivons ici, avant de goûter un jour avec Lui, dans la vie éternelle, la confiance définitive.

Amen.

+ Vincent Jordy

Evêque de Saint-Claude